De toutes les grandes tables strasbourgeoises, le Crocodile est sans doute celle qui offre aujourd’hui l’expérience la plus homogène, celle où décor, cuisine, service et cave avancent d’un même pas. Pour qui vient passer un week-end à Strasbourg et recherche de beaux volumes, une atmosphère théâtrale et ce rien de solennité qui transforme le dîner en vraie fête, l’adresse demeure un must ! Le cabinet AEA, associé à Lalique, a habilement rénové les lieux au début de la décennie : murs aux teintes sombres, appliques de cristal, moquette généreuse, acoustique remarquable et subtils clairs-obscurs composent un écrin voluptueux sans nuire à l’âme de la maison. Restauré et magnifié par un éclairage scénographique, le grand tableau de François-Adolphe Grison représentant une fête de village, présent depuis l’ouverture en 1874, reste l’incontestable pièce maîtresse de cette scène. Romain Brillat, disciple de Gilles Goujon, pratique une cuisine classique éclairée de touches audacieuses, fidèle aux saisons et nourrie d’une vraie curiosité pour les artisans et le terroir alsaciens. L’huître Tarbouriech farcie de cochonnailles, flanquée d’un beignet de couenne et d’une feuille de Mertensia, résume bien son goût pour les alliances terre-mer et le chic canaille. Le turbot sauvage est magistral, sa chair épaisse et juteuse est accompagnée de citron noir d’Iran, de barbillon et de haricots, puis tendue par un jus d’arêtes au vin oxydatif O2 du domaine Otter : une assiette à quatre toques. Le chevreuil d’été, remarquablement fondant, gagne en singularité avec un jus relevé de cascara séché puis réhydraté. Sous la houlette de Louise-Anne Ruhlmann, maîtresse de maison élégante et attentive, un personnel de qualité sait exalter cette cuisine par des interventions judicieuses au guéridon, que ce soient les tours malicieux d’un moulin à poivre garni d’œufs de homard séchés sur un homard bleu, cuit à la minute avec sa raviole, ou la pipette spectaculaire remplie d'huile d'olive qui vient parachever le dessert désormais signature : une fine sphère de cristalline abritant crème chiboust et glace à la vanille. Le sommelier parle du vin avec passion et conseille avec justesse. La cave est considérable : une carte dédiée à l’Alsace, riche en grands crus, et une seconde ouverte sur les grandes régions françaises, avec une Bourgogne profonde, de vieux bordeaux remontant jusqu’en 1937, de belles signatures ligériennes et une sélection au verre remarquable.